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Comment nous avons vécu : le projet Houshamadyan

Dans le domaine des Études Arméniennes et dans le milieu politique, culturel et social général des Arméniens à travers le monde, beaucoup d’attention a été porté sur les événements liés au génocide et les évolutions politiques qui se sont produites depuis. Cependant, il y a eu un grand manque de travail et de recherche quant à la vie des Arméniens dans l’Empire ottoman avant le génocide. Si les Arméniens doivent se lamenter d’un passé perdu, ne sont-ils pas tenus d’avoir une connaissance de ce qui a été effectivement perdu ? Créé en 2011, le projet Houshamadyan vise à combler ce trou dans la connaissance et la mémoire. L’objectif du projet Houshamadyan et de son site web est de reconstituer la vie quotidienne des Arméniens ottomans et leur environnement social sous toutes ses facettes. En plus d’articles, le site de Houshamadyan utilise une grande variété d’outils multimédias, tels que des enregistrements musicaux à valeur historique, des histoires orales, des photographies, des images, des films, des cartes, des podcasts, etc. Houshamadyan a aussi publié un livre/album intitulé « Ottoman Armenians: Life, Culture, Society », qui comprend des articles académiques et des centaines d’illustrations.

Les deux principaux fondateurs du projet Houshamadyan, Dr. Elke Hartmann et Dr. Vahé Tachjian, ont présenté cette conférence. Dr. Elke Hartmann est chercheur principal à l’Université Ludwig Maximilians de Munich, et est spécialisée dans l’histoire ottomane et arménienne moderne. Dr. Vahé Tachjian est à ce jour le rédacteur en chef du site de Houshamadyan. Il a publié un bon nombre d’articles académiques au sujet des Arméniens vivant dans la période tardive de l’Empire ottoman. Cette conférence a été organisée par Dr. Krikor Moskofian, Directeur du Programme des Études Arméniennes, et a été présidée par Vazken Davidian, candidat au doctorat à Birkbeck, Université de Londres.

Dr. Elke Hartmann a commencé la présentation en soulignant le problème du manque de recherche sur la vie des Arméniens et leurs relations avec les autres peuples de la région. En termes de politique, d’économie, et de production culturelle, les Arméniens de l’Empire ottoman ont certainement joué un rôle incontestable. Il existe une abondance impressionnante de sources en arménien actuellement inexploitées qui peut s’avérer éclairante en ce qui concerne la vie en Anatolie orientale et occidentale. Dr. Hartmann a noté qu’une revitalisation de l’intérêt porté à la vie des Arméniens de l’Empire ottoman peut jouer un rôle dans la lutte contre le négationnisme prôné par la république turque, car cela susciterait une bonne discussion autour du sort de ces gens qui ont indéniablement eu un impact énorme sur l’histoire de l’Anatolie .

Dr. Vahé Tachjian a témoigné qu’une transformation idéologique a eu lieu dans l’espace intellectuel arménien depuis le génocide. L’histoire des Arméniens a souvent été explorée à travers une optique nationaliste qui vise à corriger les torts du génocide par des moyens politiques. Par conséquent, les questions concernant la vie et la culture arméniennes avant le génocide ont été majoritairement laissées de côté, en particulier la question concernant les relations entre les Arméniens et leurs voisins. Ce revirement idéologique vers le nationalisme a influencé toutes les sphères de la vie arménienne, de la politique et de la littérature à la musique. La conception même de l’identité que les Arméniens s’attribuent et attribuent aux autres en a été influencée. De manière générale, on peut parler d’une homogénéisation de la vie arménienne; c’est-à-dire de la formation d’une identité arménienne «non adultérée» qui a été purgée des influences «étrangères».

Cette interprétation nationaliste de l’histoire arménienne s’est fixée surtout sur une supposée lutte «inévitable» entre les Arméniens et les Turcs, négligeant ainsi tous les traits communs de la vie sociale et culturelle qui existaient, simplifiant grossièrement la complexité des relations sociales et politiques entre les Arméniens et les autres groupes. Dr. Tachjian a rappelé son expérience d’étudiant dans une école arménienne durant son enfance. Là, l’histoire arménienne ottomane a été présentée dans une perspective nationaliste politisée, en commençant par la conférence de Berlin de 1878, dans laquelle les réformes promises aux Arméniens vivant dans l’Empire ottoman ont été rejetées, ce qui a conduit à l’émergence d’une lutte armée contre l’oppression ottomane. En enseignant l’histoire arménienne ottomane à partir de ce point, l’étudiant se familiarise exclusivement avec les massacres hamidiens survenus vers la fin du 19ème siècle, le génocide et ensuite la création éventuelle de la République d’Arménie. Il y a là clairement un accent mis sur les années sombres des Arméniens ottomans ainsi que sur l’héroïsme du mouvement révolutionnaire arménien. Les jeunes Arméniens de la République et de la diaspora ne sont donc exposés qu’à une version diluée et fortement politisée de leur histoire dans l’Empire ottoman.

Néanmoins, un genre de littérature arménienne s’est développé dans les années 1920 par des survivants du génocide qui racontent les souvenirs de leur vie dans les villes et villages de l’Empire ottoman. Ces écrivains survivants étaient conscients du fait qu’ils étaient les derniers porteurs des souvenirs subjectifs des Arméniens des diverses régions d’Anatolie. Leur objectif était d’immortaliser cette mémoire. Cette période littéraire a duré des années 1920 jusqu’aux années 1970 et 1980, au cours desquelles les derniers survivants du génocide ont commencé à périr. Dr. Tachjian a montré une liste de 300 de ces livres sur le site de Houshamadyan, une liste qui ne comprend que les livres qui ont été publiés – il existe encore des trésors dans les maisons de survivants qui attendent toujours d’accéder au domaine public. Houshamadyan utilise ces sources primaires dans le but de recréer et de décrire l’histoire des villes et des villages d’Anatolie.

Dr. Hartmann a rappelé les débuts du projet Houshamadyan alors qu’ils cherchaient un soutien financier. Les fondateurs ont eu la chance de recevoir ce soutien de la part des familles Hrechdakian et Kalaidjian qui étaient enthousiasmées par les objectifs du projet. Ce soutien a permis à l’équipe de Houshamadyan de se consacrer à la recherche de fond, à la mise en place organisationnelle et au lancement éventuel du site. Plus tard, la Fondation Gulbenkian a également commencé à financer deux projets liés aux activités de Houshamadyan: la traduction des articles en turc et la coopération avec les écoles. Houshamadyan emploie un historien à temps plein, Vahé Tachjian, ainsi qu’un web designer/ artiste, Silvina Der-Meguerditchian, qui produit la mise en page et les dessins du site. Shogher Margossian est également employée à temps partiel à Houshamadyan: elle est la coordinatrice de la coopération avec les écoles, ainsi que la responsable de l’Open Digital Archive, une section spéciale sur le site. Un aspect important du site web est que tout le contenu est produit en arménien. La grande majorité des articles sont écrits en arménien occidental, bien qu’il y en a également en arménien oriental. Cela vise particulièrement la préservation de la culture arménienne occidentale et la lutte contre le génocide, qui avait tenté de supprimer cette langue et la culture qui vient avec. Le contenu est entièrement traduit en anglais et en turc, ce qui permet aux Arméniens qui ne connaissent pas la langue  de leur patrie d’avoir accès aux informations présentées par Houshamadyan. De plus, les traductions en turc permettent aux habitants de Turquie d’apprendre plus en profondeur l’histoire des terres qu’ils habitent. Dr. Hartmann a mentionné que les lecteurs de langue turque sont en fait les plus intéressés par le travail de Houshamadyan et sont les plus actifs en terme de réaction au contenu du site. Le site web Houshamadyan est une source essentielle pour les universitaires qui cherchent des sources primaires dans le cadre de recherches sur l’histoire ottomane et arménienne.

Le contenu du site est divisé par thèmes et par localisations géographiques. Les emplacements géographiques sont affichés sur une carte de l’Empire ottoman qui inclut ses divisions administratives. Une nouveauté à cet égard est la réintroduction de noms de lieux arméniens oubliés sur les cartes d’Anatolie. Les cartes présentent des détails élaborés, montrant la disposition des villes et représentant les rues et les types de bâtiments, affichant même les croquis des maisons dans les villages arméniens pour plus de détails. D’autre part, il existe un large éventail de thèmes et de sous-thèmes à explorer, dont la cuisine, la musique et l’économie. Dr. Tachjian a présenté au public un exemple d’un article écrit sur la cuisine de Kharpert.

Il a ensuite résumé tout le projet Houshamadyan en tant que mélange de technologie, de recherche historique et d’art, et la partie finale de la conférence a été consacrée au dernier de ces thèmes. Dr. Hartmann a souhaité souligner que le but de Houshamadyan n’est pas seulement de présenter des informations historiques au public, mais de faire vivre ce passé à travers l’art. L’œuvre de Silvina Der-Meguerditchian exprime les détails historiques de la vie arménienne dans l’Empire ottoman à travers l’art visuel, explorant les thèmes d’identité, de perte et de rajeunissement. La présentation des différents vêtements, outils, broderies et artisanat dans toutes leurs couleurs est aussi une reconstruction artistique de la diversité qui existait parmi les Arméniens dans les différentes régions et villes. Un thème récurrent parmi les présentations artistiques du site – d’ailleurs, la raison d’être du projet – est la réalisation que tous ces souvenirs collectés sont des fragments d’un passé qui ne peut jamais être véritablement recréé. Le concept de la silhouette apparaît dans la plupart des œuvres trouvées sur le site; cela représente la notion de tranches brumeuses de mémoire qui sont ramenées à la vie, mais jamais tout à fait dans leur forme originale.

La fin de la présentation a été consacrée aux familles qui ont fourni au projet Houshamadyan leurs images, leurs histoires, leurs livres, leurs lettres et tous les autres objets et souvenirs qu’ils possédaient de leurs ancêtres. Ces trésors ont été et continuent à former une partie indissociable et essentielle du projet Houshamadyan. Une partie du site web est consacrée à ces collections familiales, qui sont reçues de tous les coins de la diaspora arménienne et de la République d’Arménie.

Durant la séance de questions-réponses, un homme de l’auditoire a raconté ses voyages à Diyarbakir et a rappelé un jour où il était tombé sur un magasin où étaient entreposés des centaines de pots. Sur l’un d’eux était étiqueté «Ermeni kili» (argile arménienne) et était utilisé pour la médecine. Il était agréablement surpris d’apprendre que les gens de la région associaient toujours leurs produits aux Arméniens qui ont toutefois fui il y a plus d’un siècle. Dr. Hartmann a répondu que cet épisode et la découverte d’un tel produit constituent l’essence même du projet Houshamadyan, qui consiste à découvrir non seulement un passé arménien perdu, mais également un passé partagé entre tous les peuples de la région, mais qui a été et continue à être divisé par le nationalisme. Le processus du négationnisme, en réalité, touche non seulement l’histoire des Arméniens, mais également celle de tous les peuples de ces terres; le déni de la présence arménienne et de son influence sur la vie culturelle, sociale et économique de la région a d’ailleurs contribué à la crise d’identité que traverse actuellement la Turquie.

Un autre participant du public souhaitait en apprendre davantage à propos de la dimension éducative du projet Houshamadyan, le projet étant présenté aux étudiants des écoles arméniennes du monde entier. Dr. Tachjian a noté que le succès de la présentation du projet Houshamadyan est étroitement lié aux motivations de l’enseignant. Il y a eu des présentations réussies dans les écoles à Marseille et à Istanbul, par exemple, mais on ne peut pas en dire autant à propos des présentations au Liban. Dr. Tachjian n’attribue pas l’intérêt des étudiants libanais à l’incapacité ou au désintérêt de l’enseignant qui présente le projet, mais plutôt à la mentalité générale de la communauté libano-arménienne. Le principal point de discorde étant que la présentation par Houshamadyan de l’histoire arménienne ottomane contient des éléments qui sont en contradiction avec le point de vue régnant dans les écoles arméniennes du Liban. Néanmoins, le projet Houshamadyan continuera ses présentations dans plusieurs autres communautés arméniennes : cette année, il visitera la Grèce et on espère que le projet sera présenté aux communautés états-uniennes l’année prochaine.

Traduction par Goryoun Koyounian


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